Extrait de Maltchik (à paraître en 2012)

Les marchandises, les hommes et l’ingratitude circulent sans faire de bruit dans les couloirs aériens. Dès que le père débarque de l’avion, le fils lui prend habituellement la main et l’emmène au musée. Sa fatigue se trouve enfouie sous les siècles et les «instants décisifs». Comment se plaindre de ses étirements de jambe face à la détresse bouffie de quelques généraux en vacance prolongée? Qui a le droit de bâiller devant le tableau peint pendant le sommeil de l’apparatchik? Le père s’échappe dans la lumière du jour. Mais il arrive que l’Histoire fasse une fugue hors du musée. Une manifestation s’engouffre dans la rue qu’il arpente. On lui fait tenir une pancarte blanche, on peint des mots sur cette pancarte, cette écriture lui échappe, lui échappera toujours, il est trop vieux pour apprendre une langue aussi différente de sa langue maternelle, la peinture déborde de la pancarte, ses mains sont couvertes de moignons de mots, il se promène les mains marquées par des rogatons de revendication, il se les lave dans sa chambre d’hôtel, le fils est assis sur le lit, il lui parle du prochain site à visiter. Le petit Poucet sème sur sa route des miettes de pain et le corbeau les mange d’un air résigné.

En ce 1er mai moscovite, quelques désoeuvrés se croisent sur les boulevards. Danil marche d’un pas encore plus lent que les autres promeneurs. Lui qui naquit dans une immense banlieue nord-américaine mâtinée de syntaxe française, il est sonné par l’ampleur de ces déflagrations grises. Quel Feydeau surgira de ces boulevards? L’hiver russe poudroie sur la mémoire des passants, mais c’est la foule fantôme qui amortit leur chute. La foule de 1923, de 1958, de 1975, de 1981… Une babouchka de 1919 suit Danil. Elle lui fait grief de… la mort du cinéma italien? Danil se retourne pour le savoir. Il ne voit qu’un panneau publicitaire clignotant comme l’œil d’une vamp débutante. Après un bref moment de répit, le ressac de la foule le submerge à nouveau. Il se retrouve en 1975. Des compatriotes assistent au défilé militaire. Stéphanie, une amie du père de Danil, se concentre sur les missiles. Par la force de son imagination, ils s’envolent vers l’ouest, réduisant en cendres les agences de voyage, les héritages planifiés depuis des lustres, les vacances plus rustres encore que le travail. Elle surprend le regard d’un Moscovite. Ce dernier rêve à la riposte qui mettra fin aux leçons de lyrisme de l’institut de formation des écrivains, aux danses traditionnelles géorgiennes sans cesse vues et revues. Au cœur de ce tir croisé, Danil songe à l’arrivée imminente de son père à l’aéroport Cheremetevo 2.

Un siècle sous la table

« Je regarde le monde de dessous ma table
Le XXème siècle est vraiment un siècle remarquable
Plus il est passionnant pour l'historien
Plus il est triste pour le contemporain »

-Nicolas Glaskov


Cher directeur de la SODEC, Voici mon projet de film sur le fils (illégitime pour les tenants de la procréation sanctionnée par contrat) de Karl Marx. Un tel sujet devrait vous rassurer : un film portant sur la progéniture du théoricien de la « plus-value » ne peut qu'être rentable. Une audition s'avère inutile pour le rôle de Karl Marx : il me semble que Victor-Lévy Beaulieu a toutes les qualités requises pour l'interprétation du philosophe. Après une scène d'amour fiévreuse entre Karl Marx et sa bonne, le personnage principal naît littéralement sous nos yeux. J'imagine déjà le dialogue entre Friedrich Engels et Karl Marx :
« Nos bibliothèques accumulent la poussière, nous fuyons de ville en ville, nous subissons plus d'outrages que la plupart des concierges, nous ne sommes que des hommes dans un monde d'acier.
-Friedrich, je ne sais pas quoi...
-Karl, je vais m'occuper de ton enfant. »

Le scénario enchaîne sur l'adolescence du fils de Marx. Il s'élance, non pas dans « les eaux glacées du calcul égoïste », mais dans les prosaïques eaux glacées d'un lac. Il grelotte jusqu'à la demeure familiale, trouvant un peu de chaleur sous une table. Son regard scrute les figures sculptées sur la table: joyeuses paysannes, ouvriers sifflotant, érudits au large front. Toutes ces figures tournoient dans sa tête. Son père accourt à son chevet. La barbe fournie du penseur frôle son visage: il se croit engouffré dans un rideau de théâtre (de quoi contenter les freudiens qui pullulent dans les institutions culturelles). La vocation d'acteur s'impose à lui. Qui de mieux que Gabriel Arcand pour interpréter ce comédien au nom illustre? Gros plan sur le Berlin des années 20: la loi de l'offre et de la demande a enfin trouvé son manège. Notre protagoniste vivote d'un rôle à l'autre dans la ville où « une fille coûte une cigarette alors qu'un kilo de pain coûte un million de marks » (paroles de la sœur de l'architecte El Lissitzky). Il discute souvent avec son amie Louise Brooks. Fervente lectrice de Schopenhauer, elle se demande si le philosophe du néant n'a pas laissé, dans un lupanar de province, un enfant aux joues roses. Le quotidien berlinois se résume à quelques coucheries à droite et à gauche (heureusement plus à gauche qu'à droite). Gros plan sur le visage de Gabriel Arcand: il s'apparente à un marin plongé dans une tempête de paillettes. Alors que l'hitlérisme s'installe en Allemagne, il décide de s'installer en Suisse. Un peu de neutralité ne peut faire de tort au fils de Marx. Le reste de sa vie n'est qu'une longue suite de mondanités prolétariennes. Il soigne ses rhumatismes à Cuba et son compte en banque se trouve en Chine. Il dit ceci à ses amis: «Castro s'occupe de mes bobos, Mao de mes impôts. » Il s'éteint en regardant une émission de télévision américaine: « Papa a raison. »

Villes

Rome

Tu te faufiles dans des ruines, dans des traces, tu fais attention, tu regardes, surtout ne pas laisser ses propres traces. Tu es ébahi. Des restes romains, peut-être étrusques, te frôlent, supportent tes pas. Tous ces restes se résument en une phrase: «Je suis dans ton corps pour y rester». Tu lèves la tête, tu remarques une étoffe au sommet d'un temple, tu remarques surtout l'écriture sur cette étoffe. Cette écriture esquive toutes ces pierres, ne se lie pas avec le paysage, n'est pas liante. Curiosité qui scintille sous un soleil universel. Tu te dis qu'une bourrasque suffira à arracher cette étoffe de ce temple. Si ce n'est pas une bourrasque, ce sera le vent de l'Histoire. Tu reviens sur ce site, ta bouche s'ouvre de surprise, cette écriture dure. Cette étoffe prend l'allure du drapeau d'un espace conquis. Cette écriture a soif d'autres tissus, que ce soit une tenue de cérémonie ou l'épiderme de ton voisin. L'encre passagère des journaux passe d'une main à l'autre. Le babil de cette encre nourrit ta conversation. Tu t'attardes sur ces signes éphémères, mais tu voudrais surtout déchiffrer le hiéroglyphe gravé sur tes lèvres. L'écriture s'est tracé un chemin jusqu'à toi. «Je suis dans ton corps pour y rester».



Amsterdam

Le drapier s'est fourvoyé dans le velours. Le propriétaire du café sourit et chuchote à l'oreille de son fils: «Un jour, tu sauras qu'on ne vient pas seulement étancher sa soif dans un café». Le drapier laisse choir son poing dans le velours, enroule le tissu autour de son bras, veut trébucher dans le dédale soyeux, acquiesce à la chute, se demande brusquement si ses enfants commencent à apprécier le goût amer. L'épouse du drapier sourit au miroir. Elle sourit à la couleur tango. «Il me semble que je suis sur le point de tout oublier: la colère de mon père face à la boue qui croupit dans la case, la paire de souliers vernis sur le toit de paille, l'encre qui sèche depuis vingt ans sur mon dos, les tracts distribués les jours de canicule. Plusieurs souvenirs… Comme on dit chez nous, il y a trop de couleurs dans la sacoche du peintre. Mon grand-père a quitté sa terre natale pour asservir ma grand-mère. Conquêtes, guerres coloniales… Avant de gonfler les voiles des navires, le vent devrait gonfler nos poumons» dit-elle. Les télévisions du monde entier montrent la chute d'une statue de Lénine. Elle entrave un ruisseau. Dans son sommeil, le drapier, un instant somnambule, ouvre une fenêtre. La faucille et le marteau quittent son rêve, s'enfuient par la fenêtre ouverte. Il chuchote: «Et si vendre du tissu constituait le seul humanisme qu’il nous reste? Permettre à l'autre d'être un autre». Au café, une jeune femme affirme qu'elle a déjà peint le goût du lait.

Kerouacois

L’Amérique est la dernière pomme mûre du verger
Tu la croques sans demander la permission

Le juke-box résonne d’un alléluia
L’encre du prophète se mêle à la sève du Mexique
Les mots s’exilent de la bouche de l’ange

Paroles de ta mère
«Jack fais attention en traversant la route»
La route est un fil
Tu es le funambule

On a beau traverser les villes
Notre nom
N’apparaît dans aucun graffiti

Un bar de HongKong
Un nostalgique de l’Indochine française te parle
Ta langue maternelle exige ton avis de naissance
Accent canuck et saké
Terme d’une identité