Un siècle sous la table

« Je regarde le monde de dessous ma table
Le XXème siècle est vraiment un siècle remarquable
Plus il est passionnant pour l'historien
Plus il est triste pour le contemporain »

-Nicolas Glaskov


Cher directeur de la SODEC, Voici mon projet de film sur le fils (illégitime pour les tenants de la procréation sanctionnée par contrat) de Karl Marx. Un tel sujet devrait vous rassurer : un film portant sur la progéniture du théoricien de la « plus-value » ne peut qu'être rentable. Une audition s'avère inutile pour le rôle de Karl Marx : il me semble que Victor-Lévy Beaulieu a toutes les qualités requises pour l'interprétation du philosophe. Après une scène d'amour fiévreuse entre Karl Marx et sa bonne, le personnage principal naît littéralement sous nos yeux. J'imagine déjà le dialogue entre Friedrich Engels et Karl Marx :
« Nos bibliothèques accumulent la poussière, nous fuyons de ville en ville, nous subissons plus d'outrages que la plupart des concierges, nous ne sommes que des hommes dans un monde d'acier.
-Friedrich, je ne sais pas quoi...
-Karl, je vais m'occuper de ton enfant. »

Le scénario enchaîne sur l'adolescence du fils de Marx. Il s'élance, non pas dans « les eaux glacées du calcul égoïste », mais dans les prosaïques eaux glacées d'un lac. Il grelotte jusqu'à la demeure familiale, trouvant un peu de chaleur sous une table. Son regard scrute les figures sculptées sur la table: joyeuses paysannes, ouvriers sifflotant, érudits au large front. Toutes ces figures tournoient dans sa tête. Son père accourt à son chevet. La barbe fournie du penseur frôle son visage: il se croit engouffré dans un rideau de théâtre (de quoi contenter les freudiens qui pullulent dans les institutions culturelles). La vocation d'acteur s'impose à lui. Qui de mieux que Gabriel Arcand pour interpréter ce comédien au nom illustre? Gros plan sur le Berlin des années 20: la loi de l'offre et de la demande a enfin trouvé son manège. Notre protagoniste vivote d'un rôle à l'autre dans la ville où « une fille coûte une cigarette alors qu'un kilo de pain coûte un million de marks » (paroles de la sœur de l'architecte El Lissitzky). Il discute souvent avec son amie Louise Brooks. Fervente lectrice de Schopenhauer, elle se demande si le philosophe du néant n'a pas laissé, dans un lupanar de province, un enfant aux joues roses. Le quotidien berlinois se résume à quelques coucheries à droite et à gauche (heureusement plus à gauche qu'à droite). Gros plan sur le visage de Gabriel Arcand: il s'apparente à un marin plongé dans une tempête de paillettes. Alors que l'hitlérisme s'installe en Allemagne, il décide de s'installer en Suisse. Un peu de neutralité ne peut faire de tort au fils de Marx. Le reste de sa vie n'est qu'une longue suite de mondanités prolétariennes. Il soigne ses rhumatismes à Cuba et son compte en banque se trouve en Chine. Il dit ceci à ses amis: «Castro s'occupe de mes bobos, Mao de mes impôts. » Il s'éteint en regardant une émission de télévision américaine: « Papa a raison. »