Les marchandises, les hommes et l’ingratitude circulent sans faire de bruit dans les couloirs aériens. Dès que le père débarque de l’avion, le fils lui prend habituellement la main et l’emmène au musée. Sa fatigue se trouve enfouie sous les siècles et les «instants décisifs». Comment se plaindre de ses étirements de jambe face à la détresse bouffie de quelques généraux en vacance prolongée? Qui a le droit de bâiller devant le tableau peint pendant le sommeil de l’apparatchik? Le père s’échappe dans la lumière du jour. Mais il arrive que l’Histoire fasse une fugue hors du musée. Une manifestation s’engouffre dans la rue qu’il arpente. On lui fait tenir une pancarte blanche, on peint des mots sur cette pancarte, cette écriture lui échappe, lui échappera toujours, il est trop vieux pour apprendre une langue aussi différente de sa langue maternelle, la peinture déborde de la pancarte, ses mains sont couvertes de moignons de mots, il se promène les mains marquées par des rogatons de revendication, il se les lave dans sa chambre d’hôtel, le fils est assis sur le lit, il lui parle du prochain site à visiter. Le petit Poucet sème sur sa route des miettes de pain et le corbeau les mange d’un air résigné.
En ce 1er mai moscovite, quelques désoeuvrés se croisent sur les boulevards. Danil marche d’un pas encore plus lent que les autres promeneurs. Lui qui naquit dans une immense banlieue nord-américaine mâtinée de syntaxe française, il est sonné par l’ampleur de ces déflagrations grises. Quel Feydeau surgira de ces boulevards? L’hiver russe poudroie sur la mémoire des passants, mais c’est la foule fantôme qui amortit leur chute. La foule de 1923, de 1958, de 1975, de 1981… Une babouchka de 1919 suit Danil. Elle lui fait grief de… la mort du cinéma italien? Danil se retourne pour le savoir. Il ne voit qu’un panneau publicitaire clignotant comme l’œil d’une vamp débutante. Après un bref moment de répit, le ressac de la foule le submerge à nouveau. Il se retrouve en 1975. Des compatriotes assistent au défilé militaire. Stéphanie, une amie du père de Danil, se concentre sur les missiles. Par la force de son imagination, ils s’envolent vers l’ouest, réduisant en cendres les agences de voyage, les héritages planifiés depuis des lustres, les vacances plus rustres encore que le travail. Elle surprend le regard d’un Moscovite. Ce dernier rêve à la riposte qui mettra fin aux leçons de lyrisme de l’institut de formation des écrivains, aux danses traditionnelles géorgiennes sans cesse vues et revues. Au cœur de ce tir croisé, Danil songe à l’arrivée imminente de son père à l’aéroport Cheremetevo 2.